« L'apprentissage a été dévoyé, les fonds d'investissement ont flairé le bon filon »

« L'apprentissage a été dévoyé, les fonds d'investissement ont flairé le bon filon »

Dans son enquête pour Libération, Marie Piquemal révèle comment l'apprentissage postbac, soutenu par le gouvernement et salué comme une initiative positive, est devenu un marché lucratif pour des acteurs financiers exploitant les failles d'une loi peut-être trop généreuse. Journaliste dans l'équipe investigation du quotidien, l'ancienne du pôle éducation a désormais plus de temps pour enquêter au long cours notamment sur les dérives de l'enseignement supérieur. Depuis plusieurs mois, elle y documente l'incursion des groupes privés dans l'enseignement supérieur et les bouleversements que cela provoque.

Dans notre rubrique Coulisses de l'info, elle explique pour Rembobine pourquoi les sujets à propos de l'éducation ont parfois moins de couverture au long cours que dans d'autres domaines, l'importance de porter le sujet dans le débat public et ce que son enquête raconte plus largement de nos services publics menacés par le privé.

Apprentissage dans le supérieur : les dérives d’une «réforme open bar»
Dopée par un dispositif promis par Emmanuel Macron dès 2017, l’alternance profite à certaines entreprises qui y voient une main-d’œuvre peu chère et à des centres de formation qui s’organisent pour mieux profiter du système.

L'enquête de Marie Piquemal dans Libération ⬆️

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Pour découvrir les répercussions de l'enquête publiée en novembre 2022 par Marie Piquemal, rendez-vous sur l'enquête d'impact ! ⬇️
L’apprentissage, poule aux œufs d’or des fonds d’investissement
L’enquête de Libération, menée par Marie Piquemal et intitulée Apprentissage dans le supérieur : les dérives d’une “réforme open bar” révèle comment l’apprentissage, soutenu par le gouvernement et salué comme une initiative bénéfique, est devenu un marché lucratif pour des acteurs financiers exploit…

Bonjour Marie, peux-tu nous expliquer pourquoi tu as décidé de travailler sur l'apprentissage ?

Je n'étais pas partie pour enquêter sur ce sujet. Ce que j'avais repéré après un papier en 2018 sur Parcoursup, c'est que des tas de jeunes, par défaut d'orientation claire, partaient passer des concours de nouvelles écoles de tout type qui n'existaient pas auparavant. Ça m'avait intriguée et mis la puce à l'oreille. J'ai fait plusieurs papiers sur l'enseignement privé.

Un autre élément fondateur, c'est le rapport de la Cour des comptes de juin 2022 qui a mis en lumière le coût très élevé de l'apprentissage pour les finances publiques. Avec la réforme, plein d'organismes ont proposé la formule. Ceux-ci sont doublement gagnants : un élève en entreprise, c'est moins de temps à l'école, et surtout le réservoir de candidats a été décuplé depuis que c'est payé par l'Etat.

L'enseignement supérieur à la une de Libération en septembre puis en novembre 2022.

En septembre 2022, on a publié une première grosse enquête sur les fonds d'investissement qui rachètent de grands groupes d'enseignement privé, qui explique aussi que la France est le leader mondial de l'enseignement privé à but lucratif. Peu de temps après, on apprend que Muriel Pénicaud, l'ex-ministre du travail à l'origine de la réforme de 2018 rejoint le principal groupe d'enseignement supérieur privé, Galileo.

Dans la société, on entend souvent effectivement dire que l'apprentissage est la formule parfaite pour tout le monde. L'alternant est formé et l'entreprise gagne en main d'œuvre. Faut-il oublier cette idée ?

Pas du tout ! Personnellement, je suis convaincu que c'est un super dispositif pédagogique. Se confronter au monde de l'entreprise et être formé par ses pairs a toujours été très efficace. Regardez les médecins, le systèmes d'internat, finalement c'est ça. Un pays comme l'Allemagne use aussi énormément de formations professionnalisantes équivalentes.

Le réel problème, c'est que le dispositif a été dévoyé et les fonds d'investissement ont flairé le bon filon. La loi est trop généreuse et il n'y a pas suffisamment de régulation, donc l'argent public coule à flots. Il faut qu'il aille vers des établissements où c'est vraiment nécessaire. Là, tout y passe. J'avais même repéré un CAP coiffure en apprentissage avec des cours 100% en ligne...il faut l'imaginer quand même ! Il faut à minima un suivi et un contrôle des établissements et des enseignements qu'ils proposent.

Dans cette enquête, les lanceurs d'alerte, ce sont des financiers qui travaillent au sein des fonds d'investissements qui s'attaquent à l'enseignement supérieur. Ce ne sont pas les sources qu'on a habituellement dans des enquêtes sur des sujets liés à l'éducation. Même eux, qui participent pourtant au système, voient leurs limites morales dépassées.

On voit relativement peu d'enquêtes au long cours dans le domaine de l'éducation. Pourquoi cela ?

Lorsque l'on travaille dans un service éducation, on a parfois l'impression d'être « un hamster dans la roue de l'actu ». C'est un domaine où il y a beaucoup d'actus et surtout beaucoup d'annonces de ministres. Ça leur permet d'occuper l'espace médiatique. On est obligé de traiter ces informations et on a parfois moins le temps pour creuser des sujets. C'est un domaine plus complexe qu’il n’y paraît avec énormément d'acronymes et de stratification. Rien que pour le financement de l'apprentissage, ça implique l'Etat, les régions, les opérateurs de compétences, etc. Moi, ce n'est que depuis que je suis au service enquête que j'ai le temps de m'y pencher.

On parle enfin du marché de l'enseignement supérieur privé en France, qui était un sujet qui n'existait pas dans le débat public. Pour l'instant, c'est surtout au niveau des institutions que ça bouge. Tous les Français ne savent pas encore que l'argent public de l'apprentissage va aux fonds d'investissement. Mais ça viendra. L'objectif c'est vraiment de mettre une petite pierre à l'édifice.

Est-ce que tout cela ne raconte finalement pas la privatisation de nos services publics ?

Il y a toujours eu des écoles privées, mais auparavant, la plupart était gérée à une échelle humaine. Là, cela devient industrialisé. Ce qui se passe dans l'enseignement supérieur se passe aussi en santé, il n'y a qu'à lire le livre Les fossoyeurs de Victor Castanet. Des pans entiers de notre système social sont donnés au privé lucratif. Les témoignages se ressemblent. Cette même souffrance et les impacts directs sur les vies des personnes qui travaillent ou celles des usagers de ces services.

Mais je reste optimiste. Déjà, on se rend compte que les gens sont attachés à leur mission de service public et tentent de résister. Quoi qu'il arrive, une professeur·e veut souvent le meilleur pour ses élèves.

Aussi, il faut continuer à parler au maximum des fonds d'investissement qui arrivent et bousculent nos services publics. Car la lumière, c'est ce qu'ils aiment le moins. Il y a un vrai intérêt journalistique à en parler. En parler, ça oblige.

Timothée Vinchon

Timothée Vinchon

Rédacteur et cofondateur de Rembobine - Journaliste indépendant - Formateur en éducation populaire aux médias
Marseille