"Des centaines d'associations, de mosquées et de particuliers sont encore confrontés au blocage de leurs comptes, sans savoir pourquoi"

"Des centaines d'associations, de mosquées et de particuliers sont encore confrontés au blocage de leurs comptes, sans savoir pourquoi"


Nous avons la chance de recevoir Lou Syrah, journaliste indépendante qui enquête depuis de nombreuses années sur les questions liées à la religion et aux discriminations. Elle est notamment l'autrice de l'enquête "Des mosquées discriminées par des banquiers zélés, Darmanin s’exonère de toute responsabilité" publiée par Mediapart en juin 2022.


Salut Lou ! Peux-tu nous expliquer comment tu en es venue à travailler sur ces sujets du racisme, l'antisémitisme et l'islamophobie ?

J'y suis arrivée assez naturellement en travaillant sur les dérives de l'état d'urgence. Cette politique, lancée après les attentats de 2015, donnait tous les pouvoirs aux préfets au nom de la lutte contre le terrorisme. C'était au mieux un fiasco, au pire un scandale d'État parfait.

Plus de 3 000 personnes ont été perquisitionnées en vain, près de 400 ont été assignées à résidence et des dizaines de mosquées ont été fermées. Tout cela reposait sur de simples suspicions éventées dans les fameuses "notes blanches", des feuilles volantes griffonnées à la hâte par l'administration ou les services de renseignement, regorgeant d'éléments factuels fragiles, parfois invérifiables ou tout simplement faux. La rigueur avec laquelle les autorités traitaient ces dossiers était inversement proportionnelle aux accusations. Je me souviens, par exemple, avoir raconté l'histoire d'un homme assigné à résidence dans sa voiture.

VIDEO. Complément d’enquête. Halim, fiché S et assigné à résidence
Dans la France de l’état d’urgence, après les attentats du 13 novembre, des personnes fichées S sont assignées à résidence. Y a-t-il des abus ? Halim, estampillé “islamiste radical”, s’estime victime d’un malentendu. Rencontre dans cet extrait de “Complément d’enquête” du 10 décembre 2015.

Le cas d'Halim Abdelmalek, premier dossier d'assignation résidence cassée par le Conseil d'État, avait fortement marqué Lou. 

En réalité, à l'époque, nous découvrions l'arbitraire de la justice antiterroriste déployée à grande échelle. Le lien avec le racisme est assez évident. Lorsqu'on ne dispose d'aucun élément matériel pour accuser quelqu'un, on projette des images ou des intentions. Dans ce cas précis, le préjugé qui surgit est que derrière chaque musulman pratiquant se cache un terroriste.

Malgré l'échec de l'état d'urgence (seulement 6 dossiers aboutissant au parquet antiterroriste), l'État s'est engagé dans la même politique du chiffre après l'assassinat de Samuel Paty, en marge de sa loi sur le séparatisme, sans que les principaux intéressés ne se révoltent. Cela suscite toujours une certaine interrogation. Jusqu'à ce qu'on réalise une fois pour toutes que le silence fait toujours partie intégrante des affaires de racisme. Quelle que soit la raison, qu'il s'agisse de peur des représailles, d'accoutumance ou d'aspiration à la normalité, et quel que soit le public visé, les victimes se taisent. Ce constat nous amène à porter un regard différent sur la lutte contre l'antisémitisme, dont on prétend à tort qu'elle est une priorité nationale. En y regardant de plus près, le gouvernement se concentre surtout sur la communication. Le dépôt de gerbes lors de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv ou la panthéonisation d'un résistant ne constituent pas une politique antiraciste à eux seuls. Des élus sont victimes depuis plusieurs mois de groupes néonazis. Au début du mois de juin, des centaines de mairies ont reçu des tracts évoquant le supposé "péril juif", sans qu'Emmanuel Macron ne s'en offusque. Pas un tweet, rien. Même pas pour soutenir la présidente de l'Assemblée nationale, qui fait l'objet d'un harcèlement antisémite depuis son accession au perchoir. À ce niveau, cela frise l'indécence.

Comment a évolué cette affaire des comptes gelés des mosquées ?

Contrairement à ce que Gérald Darmanin a laissé entendre, en faisant opportunément parvenir à la presse un courrier montrant son intérêt pour le sujet en pleine campagne électorale de 2022, la problématique est loin d'être résolue.

Des centaines d'associations, de mosquées et de particuliers sont encore confrontés au blocage de leurs comptes, sans savoir pourquoi. Il faut dire que l'opacité a été soigneusement aménagée par les lois successives. Depuis la loi sur le séparatisme votée en 2021, Tracfin peut s'opposer à des opérations bancaires au nom de la lutte contre le terrorisme, sans que le titulaire du compte ne soit informé des raisons. Et les recours sont quasi inexistants.

Cette affaire est en réalité symptomatique d'une administration en roue libre, minée par l'ingérence croissante des services de renseignement. La situation est jugée suffisamment grave pour avoir attiré l'attention de l'ONU. Après avoir critiqué une première fois le gouvernement français suite aux dissolutions du CCIF, Fionnuala Ní Aoláin, la rapporteuse spéciale de l'ONU sur les droits de l'homme et la lutte contre le terrorisme, s'apprête à publier un rapport sur les entraves financières qui affectent le milieu associatif en France. Ironiquement, l'une des principales associations françaises ayant contribué à ce rapport, l'ADM (Association Action Droits des Musulmans), est elle-même victime de ces dérives qu'elle documente.

Elle a déposé à plusieurs reprises des plaintes pour des blocages de comptes. La dernière a été déposée auprès du Haut-Commissariat aux droits de l'homme de l'ONU le 31 mars. En effet, l'association a vu ses comptes bloqués par sa banque pour avoir participé à des travaux avec cette instance internationale... Une manœuvre perçue comme des représailles de la part des autorités françaises. Une hypothèse que l'on ne peut pas exclure.

Le scandale du fonds Marianne, qui a récemment éclaboussé le ministère de l'Intérieur, pourrait éventuellement conduire à un examen approfondi de ces mesures prises dans le plus grand secret au nom de la lutte contre le séparatisme. Cependant, il est déjà regrettable que la commission d'enquête sénatoriale, lancée le 10 mai, soit la seule entité à s'être saisie de cette question. De plus, il est décevant que les travaux parlementaires se concentrent exclusivement sur l'aspect financier.

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Des mosquées discriminées par des banquiers zélés
Depuis 2020, des mosquées et leurs donateurs dénoncent une situation pénible avec leurs comptes bancaires, mystérieusement gelés. Dans une lettre publiée début juin 2022, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin admet finalement ce phénomène préoccupant.

Les médias ont-ils une responsabilité ?

Oui, en particulier ceux qui donnent la parole à des personnalités multirécidivistes condamnées pour incitation à la haine raciale et qui contribuent à légitimer des théories complotistes meurtrières telles que le "grand remplacement". L'influence de "Bolloré" est indéniable.

Six ans de macronisme jouent également un rôle. Il est inévitable que lorsque l'on supprime 100 000 euros de subventions publiques à SOS Racisme pour financer des personnalités telles que Mohamed Sifaoui, chargé de mener secrètement la communication du ministère de l'Intérieur, lorsqu'on dissout des associations comme le CCIF (qui, quoi qu'on en pense, était partenaire de la CNCDH et produisait des données sur les discriminations), et lorsqu'on criminalise des associations de défense des droits de l'homme, on écarte inévitablement des débats publics des thématiques telles que l'islamophobie.

Face à cette situation, il est légitime de remettre en question les choix éditoriaux de certaines rédactions. Pourquoi en 2015, des médias généralistes tels que Libération et Le Monde étaient en première ligne pour documenter les dérives de l'état d'urgence, et cinq ans plus tard, seuls Mediapart, Politis et Reuters enquêtaient sur la loi sur le séparatisme ?

Notre responsabilité face à cette actualité est énorme. Ne pas rétablir les individus dans leur dignité en rappelant qu'ils sont innocents des accusations d'islamisme que l'État leur impute, c'est continuer à alimenter la logique de suspicion qui les stigmatise. Surtout que le racisme est un processus de déshumanisation qui commence par le regard, se perpétue par la parole, puis passe à l'action. Quatre personnes ont déjà perdu la vie sous les balles de l'extrême droite à Paris en 2022.

Les chroniques de la haine développées par Mediapart répondaient à ces questions éditoriales : comment aborder la radicalisation du débat public sans être assujetti aux moindres scandales médiatiques de Zemmour ? La réponse consistait à donner un visage aux principales victimes du racisme, à raconter leur histoire en mobilisant les ressources de l'enquête journalistique. Parallèlement, le journal a continué à documenter les dérives de la loi sur le séparatisme, en particulier grâce aux nombreuses révélations de Camille Polloni et David Perrotin.

Timothée Vinchon

Timothée Vinchon

Rédacteur et cofondateur de Rembobine - Journaliste indépendant - Formateur en éducation populaire aux médias
Marseille