Au cœur de l'industrie porcine en Bretagne : « La règle, c'est de ne rien dire aux journalistes »

Floriane Louison et Kristen Falc'hon ont écrit ensemble le troisième volet d'une enquête sur l'industrie porcine en Bretagne. Ils reviennent sur leur collaboration, les spécificités liées au fait d'enquêter pour un média local et la « loi du silence » à laquelle ils ont parfois dû faire face.

Cécile Massin
Cécile Massin


Floriane Louison est journaliste indépendante. Kristen Falc'hon est l'un des co-fondateurs de Splann !. Ensemble, ils ont écrit le troisième volet de l'enquête sur l'industrie porcine en Bretagne « À Plouvorn : 80 000 cochons, de l’ammoniac et des nitrates ». Ils reviennent pour Rembobine sur leur collaboration, les spécificités liées au fait d'enquêter pour un média local et la « loi du silence » à laquelle ils ont parfois dû faire face.

Les travers du porc
En France, près de la moitié des cochons élevés de façon industrielle le sont dans le Finistère. Splann ! a enquêté sur les champions de cette industrie hors-sol.

Les trois volets de l'enquête "Les travers du porc" sont en accès libre sur le site de Splann!.

Bonjour à tous les deux. Après deux volets sur la méga-porcherie très médiatique d'Avel Vor, pourquoi ce troisième volet sur la commune de Plouvorn ?

Kristen Falc'hon — En janvier 2022, quand j'ai proposé à Splann ! de travailler sur le lobby porcin avec Inès Léraud [journaliste et co-fondatrice de Splann !, notamment connue pour son travail sur les algues vertes en Bretagne, NDLR], on s'est lancé dans un premier volet sur un projet d'extension de l'usine d'Avel Vor. Suite à cette enquête publiée en juillet 2022, les gens de la commune de Plouvorn nous ont contacté et nous ont dit : « chez nous c'est pire ».

Floriane Louison — Ce qui nous a tout de suite intéressé à Plouvorn, c'est que c'est une toute petite commune d'à peine 3000 habitants mais de près de 80 000 cochons. C'était vraiment intéressant d'essayer de documenter le gigantisme des installations porcines et les impacts environnementaux de ces exploitations concentrées sur un tout petit territoire.

Pour redécouvrir l'enquête de Kristen Falc'hon, Floriane Louison et l’équipe de Splann ! mais surtout son impact sur la société mesuré par Rembobine, c'est par ici 👇

Les dérives de l’industrie du porc et ses conséquences environnementales
Les chiffres sont titanesques : en France, près de la moitié des cochons élevés de façon industrielle le sont dans le Finistère, en Bretagne. Dans ce contexte, Splann !, un média d’enquêtes indépendant basé en Bretagne, a enquêté sur le fonctionnement de cette industrie « hors sol ».

Splann ! est un média d'investigation local et les journalistes sont basés en Bretagne. En quoi est-ce singulier d'enquêter sur un terrain où l'on est présent au quotidien, où l'on vit ?

Kristen Falc'hon — Ça nous oblige à être particulièrement rigoureux, à nous mettre à la place des personnes sur lesquelles on enquête et à essayer de nous représenter la façon dont elles vont recevoir notre travail. Le choix des mots qu'on utilise est très important.

Pour l'article sur Plouvorn par exemple, j'ai beaucoup réfléchi au titre. Sur notre site et sur Mediapart, le titre n'est pas le même [l'article s'intitule « À Plouvorn: 80 000 cochons, de l’ammoniac et des nitrates » sur Splann ! et « À Plouvorn, 80 000 cochons polluent l’air, l’eau et la démocratie locale » sur Mediapart, NDLR]. J'ai demandé à le changer au dernier moment pour Splann ! en me disant qu'on y allait de façon un peu trop frontale avec les éleveurs de porc de façon générale, alors qu'en travaillant au quotidien sur le lobby porcin, ils sont aussi mes sources. Je voulais quelque chose qui ne les mette pas tous dans le même panier ou en tout cas qui fasse qu'on puisse continuer à dialoguer.

De la même manière, dans notre ligne, on fait toujours très attention à ne pas cibler les paysans de manière individuelle. Il faut qu'on soit vigilant. Moi, parfois, en écrivant, je me dis « punaise, faudrait pas qu'il se foute en l'air après la parution de l'article ». Ce n'est jamais une porcherie qui est responsable de tous les dégâts, ce qu'on attaque c'est le système.

Floriane Louison  Au moment de l'écriture de l'article, je travaillais pour Mediapart. Pour moi, ça a été hyper intéressant de collaborer avec Splann !. Cette préoccupation qu'ils ont d'être extrêmement rigoureux sur les mots et les informations, le fait de faire particulièrement attention aux raccourcis et aux généralités... c'est vraiment très important. Et puis ce sont des spécialistes de leur territoire et de leurs thématiques !

Vous avez enquêté dans une petite ville de moins de 3 000 habitants où le poids de l'élevage porcin se retrouve dans tous les secteurs de la société. Avez-vous été confrontés à une forme d'omerta ?

Floriane Louison  Sur une enquête comme Plouvorn, la difficulté, c'est qu'on est sur un micro-territoire, noyauté par l'industrie porcine qui a des liens avec toute la vie locale. Il y a alors forcément une sorte de loi du silence. Quand on a commencé à enquêter, il y a une organisation, l'Union des groupements de producteurs de viande de Bretagne (UGPVB), qui a envoyé une lettre à tous ses adhérents en leur disant qu'il y avait des journalistes dans le coin et qu'il ne fallait surtout pas leur répondre. La règle, c'est de ne rien dire aux journalistes, on l'a bien senti. Alors que quand on part sur une enquête avec un rayon plus large, c'est plus facile d'aller trouver quelqu'un qui va finir par donner des informations.

Après l'enquête « Les travers du porc », Splann ! a sorti une nouvelle enquête, cette fois sur la coopérative agroalimentaire Cooperl. Y-a-t-il encore des enquêtes à publier sur le sujet de l'industrie porcine en Bretagne ?

Kristen Falc'hon — Oui tout à fait. C'est difficile d'en parler beaucoup plus en détail pour le moment, mais il y a beaucoup de sujets qu'on voudrait creuser. D'ailleurs, je n'en avais pas pris conscience lors de la rédaction du premier volet avec Inès Léraud, mais en écrivant un article, on essaie aussi de lancer des pistes, que ça réveille l'envie chez d'autres personnes de parler. C'est aussi comme ça qu'on peut avancer, en suscitant chez les lecteurs l'envie de parler et de se positionner pour faire bouger la situation. Nous on écrit, mais les préfets ne se positionnent contre un projet que s'il y a une vraie opposition citoyenne.

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Cécile Massin

Rédactrice et cofondatrice de Rembobine - Journaliste indépendante