Les fausses manifestations orchestrées par Moscou pour discréditer l'Ukraine

Les fausses manifestations orchestrées par Moscou pour discréditer l'Ukraine

Retour sur une enquête du Monde qui décrypte la façon dont la Russie a organisé puis diffusé des images de faux rassemblements contre l'Ukraine dans plusieurs villes européennes, dont Paris. Une enquête vidéo passionnante qui nous rappelle l'importance de continuer à s'informer sur la situation en Ukraine, autant que de rester vigilant face aux campagnes de désinformation en ligne.

Pour celles et ceux qui n'ont pas le temps, on vous a résumé l'enquête et son impact en 1 minute. Aux autres, on vous souhaite une bonne lecture. Vous découvrirez plus bas les impacts de l'enquête en détails, une interview des journalistes et leurs recommandations pour continuer à creuser le sujet.

⏳ Comprendre l'enquête en 30 secondes
Le Monde révèle comment les services de renseignement russes ont organisé des rassemblements anti-Ukraine dans plusieurs grandes villes européennes.
→ Travaillant à partir de documents confidentiels et d'autres en sources ouvertes, les journalistes ont découvert de nombreux indices montrant la préméditation de cette opération de désinformation.

💥 Et son impact en encore moins de temps !
→ Suite à l'enquête, les principaux comptes Facebook à l'origine de la publication des photos des fausses manifestations ont été supprimés.
→ Contrairement à ce qu'en disent les services de renseignement russes, ces publications n'ont in fine suscité que peu de réactions en ligne.
→ Côté russe comme côté français, aucune réaction officielle n'est cependant à déclarer.

Comment la Russie cherche à discréditer l'Ukraine

Paris, Bruxelles, La Haye. Dans plusieurs grandes villes européennes, des individus prennent part à des rassemblements à priori sans lien avec la guerre en Ukraine. Sur leurs banderoles, pourtant, se trouvent des messages qui visent souvent à discréditer le pays. Lors d'une manifestation à Paris en mars 2023 par exemple, un individu fait un salut nazi devant des banderoles aux couleurs du drapeau ukrainien. Sur celles-ci, on peut lire le message : « Erdogan, le tremblement de terre est le prix à payer pour avoir accueilli des touristes russes ».

Découvrez l'enquête du Monde en vidéo et en accès libre !

Relayée sur les réseaux sociaux, la photo de cet individu prise lors de cette manifestation parisienne n'a rien d'anodin, au contraire. Grâce à un travail d'investigation approfondi, Le Monde dévoile dans son enquête « Pour discréditer l'Ukraine, la Russie organise de faux rassemblements en Europe » comment les services de renseignement russes ont planifié des rassemblements contre l'Ukraine, la Turquie ou l'OTAN dans plusieurs villes européennes, et comment ces images de faux rassemblements ont ensuite été diffusées sur les réseaux sociaux.

Pour ce faire, l'enquête écrite et realisée à quatre mains par Thomas Eydoux, journaliste à la cellule enquête vidéo du Monde, et Margaux Farran, alors en stage au sein du quotidien national, et parue en avril 2023, s'appuie sur des documents que Dossier Center, média en ligne d'opposition russe, a transmis à plusieurs médias européens. Sur ces documents, rédigés par les services de renseignement russes, on découvre par exemple que la manifestation parisienne de mars 2023 avait notamment pour objectif de « souligner la nature nazie destructrice des activistes pro-ukrainiens et de la société ukrainienne sous le pouvoir de V. Zelensky en général ».

Des photos similaires, il en existe de nombreuses à avoir été diffusées sur les réseaux sociaux et retrouvées par les journalistes grâce à un travail minutieux d'analyse de sources ouvertes (OSINT) . Certaines photos ont notamment été postées par un individu, identifié par Le Monde, qui prétendait vivre en Algérie selon les informations de son profil Facebook. Il était en réalité arrivé en 2019 en Russie pour faire ses études, nous apprend l'enquête. Diffusées sur les réseaux sociaux, ce dont se félicitent les services de renseignement russe, ces mises en scène n'ont in fine suscité que très peu de réactions, précise Le Monde.

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L'OSINT, kézako ?
C'est l'acronyme pour Open Source INTelligence, ou renseignement de sources ouvertes. C’est une discipline qui consiste à collecter des données et des informations en ligne laissées volontairement ou non par les internautes. Ce sont par exemple des données glanées sur les réseaux sociaux (publications Facebook ou Instagram, tweets…), Google Maps, dans des bases de données, des mails collectés et rassemblés dans des services de vérification de fuites de données…

Quel impact pour cette enquête sur la désinformation menée par Moscou ? 💥

Un an après la publication de l'enquête du Monde, la publication de fausses manifestations continue-t-elle sur les réseaux sociaux ? La Russie a-t-elle été inquiétée ? La société civile s'est-elle emparée de la question ?

Rembobine vous propose de découvrir l'impact de l'enquête, d'après une méthodologie inspirée du média d'investigation Disclose et de son rapport d'impact. Rendez-vous sur le site pour comprendre ce qui peut être inclus dans ce tableau.

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IMPACT INSTITUTIONNEL

→ Lors de l'enquête, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a affirmé être au courant, mais n’a pas souhaité faire de commentaire. Une fois l'enquête publiée, les journalistes expliquent qu'il n'y a pas non plus eu de réaction publique ni de la part de la DGSI ni de la part d'autres services étatiques.
→ Côté russe, l'enquête n'a pas suscité de réaction.
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IMPACT MÉDIATIQUE ✔️

→ L'enquête du Monde a été reprise par plusieurs médias, notamment par France 24 et France Info.
→ Thomas Eydoux a également été invité sur LCI à présenter son travail.
🎤
IMPACT PUBLIC ✔️

→ Suite à la réalisation de l'enquête, les principaux comptes Facebook à l'origine de la publication des photos des fausses manifestations ont été supprimés. « Les autres comptes Facebook ont arrêté de poster », précisent Thomas Eydoux et Margaux Farran.
→ À leur connaissance, leur enquête n'a par contre pas été reprise par les associations de défense de la société civile ukrainienne en France.
⚖️
IMPACT JUDICIAIRE

→ Aucune action judiciaire n'a été engagée suite à la publication de l'enquête.

Les coulisses de l'enquête du Monde 🕵️‍♀️

Thomas Eydoux est journaliste au sein de la cellule enquête vidéo du Monde. Margaux Farran est étudiante en journalisme et a effectué son stage dans son équipe. Ensemble, ils ont écrit cette enquête parue en avril 2023. Pour Rembobine, ils reviennent sur leur travail sur des sources ouvertes comme confidentielles, les dilemmes auxquels les journalistes font face lorsqu'ils travaillent sur la désinformation, et l'importance de rester vigilant sur internet.

... Pour lire l'interview 👇

« Ces fausses manifestations avaient pour but de saper le soutien aux Ukrainiens »
Thomas Eydoux et Margaux Farran ont écrit l’enquête « Pour discréditer l’Ukraine, la Russie organise de faux rassemblements en Europe » parue en avril 2023.

Comment mieux suivre le sujet de la désinformation ? 🧰

La guerre informationnelle menée par la Russie n'a pas débuté avec la guerre en Ukraine. Et elle est protéiforme. Une autre enquête du Monde, publiée en juin 2023, révélait cette fois une opération de propagande appelée « Doppelgänger ». Vaste et sophistiquée, cette campagne de désinformation a notamment produit pendant plus d’un an de faux sites officiels français et de faux articles de médias, dont... Le Monde.

Révélations sur « Doppelgänger », la campagne de désinformation russe dénoncée par la France
Cette opération de propagande, vaste et sophistiquée, a notamment produit pendant plus d’un an de faux sites officiels français et de faux articles de médias, dont « Le Monde ». Mardi, la France a mis en cause « la guerre hybride » menée par la Russie.

Pour comprendre ses tenants et aboutissants, mais aussi et surtout son impact en France, on vous recommande vivement le livre du journaliste Elie Guckert, Comment Poutine a conquis nos cerveaux. Paru en octobre dernier, l'ouvrage retrace la façon dont la propagande russe, en s'appuyant sur « une poignée de désinformateurs extrêmement influents dans l'Hexagone », a conquis les esprits.

Ces derniers jours, c'est une nouvelle opération de désinformation qui a été révélée. Depuis plusieurs semaines, des faux reportages, fabriqués par la propagande russe pour discréditer les JO, ciblent plusieurs médias francophones. Notamment TF1, RFI ou encore France 24.

Gérald Holubowicz, journaliste indépendant, enseignant à Sciences Po et spécialiste de la désinformation (et que nous connaissons bien chez Rembobine), intervenait il y a quelques jours sur BFMTV pour expliquer le fonctionnement et la portée de cette opération.

Désinformation : la Russie s’en prend aux JO - 28/04
VIDÉO - Avec : Gérald Holubowicz, journaliste indépendant, enseignant à Sciences Po, spécialiste de la désinformation. Et Nicolas Tenzer, professeur de géostratégie à Sciences Po. – Le Live BFM, du dimanche 28 avril 2024, sur BFMTV. Chaque matin, Philippe Gaudin prend le temps de s’arrêter sur certains…

Pour celles et ceux qui s'intéressent aux guerres informationnelles plus largement que dans le cadre de la Russie, on vous recommande également – sur les conseils avisés de Thomas Eydoux – l'ouvrage Active Measures de Thomas Rid. Le politicologue y revient sur l'histoire des guerres informationnelles depuis le début du 20e siècle jusqu'à aujourd'hui. Attention, le livre n'est accessible qu'en anglais.

Et parce qu'on trouve l'initiative importante, on vous invite à aller regarder du côté du Discord que Le Monde a mis en place pour pouvoir notamment échanger à propos des enquêtes menées à partir de sources ouvertes. Une façon d'impliquer les lecteurs dans la lutte contre la désinformation en ligne. Une initiative qu'on ne peut, vous vous en doutez, que soutenir.

Cécile Massin

Cécile Massin

Rédactrice et cofondatrice de Rembobine - Journaliste indépendante
Paris